Elles s’appellent Thaïs d’Escufon, Alice Cordier, Charlotte d’Ornellas ou Erga. Ces militantes numériques issues de la nouvelle génération de l’extrême-droite semblent au premier abord venir d’horizons différents. Mais toutes, comme une grande partie des jeunes cadres de l’extrême-droite française, ont été formées à l’Institut de Formation Politique (IFP), une structure rattachée au Réseau Atlas. Ce réseau international, présent dans plus de 100 pays, est directement financé par une partie du patronat américain pour diffuser à l’international le discours libertarien et identitaire.
À première vue, l’IFP est un institut comme un autre, une sorte de Think Tank proposant des formations comme peuvent le faire la fondation Jean Jaurès (liée au Parti Socialiste) ou la Fondapol (liée aux Républicains). Mais l’institut est en réalité une structure financée par le patronat américain destinée à former chaque année des centaines de militants, cadres, journalistes et entrepreneurs à diffuser partout dans la société un discours radical, identitaire et traditionaliste.
Un vivier de la jeunesse misogyne et identitaire
Thais d’Escufon, une des militantes anti-droits des femmes les plus suivies en France, est un exemple parfait de la réussite de l’institut. Tous les jours, elle abreuve ses plus de 500 000 abonnés cumulés de discours réactionnaires. Les titres sont clairs : « Il faut VIRER les FEMMES de la POLICE », « Pourquoi les hommes préfèrent les femmes jeunes » ou encore « Pourquoi la morale féminine DÉTRUIT la société ». Dans ses vidéos, l’ancienne porte-parole de Génération Identitaire (un groupuscule nationaliste violent dissous en 2021, ndlr) pousse les hommes à devenir des « hommes de haute valeur » et les femmes à ne pas être « capricieuses ». Ce discours reprend directement celui de l’alt-right américaine (droite alternative américaine), et veut flatter les idées des mouvements masculinistes, notamment le mouvement incel. Ce mouvement misogyne apparu sur internet dans les années 2000, composé d’hommes « involontairement célibataires », reproche aux femmes leur célibat et leur solitude. Cette idéologie, liée à la solitude croissante des jeunes en Amérique du Nord, a mené à des attentats dont celui de Toronto en 2018, qui avait fait une dizaine de morts.
D’autres militantes numériques, certaines moins connues, utilisent la même méthode : diffuser un discours radical pour déplacer le débat public sur ses thèmes et forcer tout le monde à prendre position. Erga, une influenceuse formée par l’IFP, tient le même discours que Thais d’Escufon entre deux chansons où elle vante la « discipline masculine ». La militante-chanteuse était présente fin 2022 à la soirée de collecte de dons de l’institut, où elle affirmait y avoir « trouvé l’endroit idéal » pour « lutter contre la dictature bien-pensante ».
L’IFP, en tant que structure de formation politique, a également formé divers cadres de l’extrême-droite : Samuel Laffont et Stanislas Rigault, lieutenants d’Éric Zemmour, ou encore Pierre Gentillet, avocat proche de Jordan Bardella et défenseur acharné de Vladimir Poutine. L’organisation est donc un vivier des cadres de l’extrême-droite, au point qu’elle se félicitait en octobre 2023 d’avoir formé 23% des sénateurs de moins de 40 ans.
À l’origine, un réseau de lobbyistes néolibéraux
Toutes ces formations sont rendues possibles par la contribution du Réseau Atlas, un partenaire de premier rang de l’institut. Ce réseau international créé dans les années 1980 dans la mouvance du Thatcherisme avait à l’origine pour objectif de répandre les idées néolibérales puis libertariennes dans le monde. Mais depuis une vingtaine d’années et avec la montée du nationalisme et de l’identitarisme, le réseau accompagne ce mouvement et en forme les cadres, porte-paroles et figures, tout en gardant comme boussole idéologique le néolibéralisme et le démantèlement de l’État social.
En effet, l’IFP n’est pas la seule structure à être liée au réseau Atlas en France. En tête, on retrouve l’IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) et l’IREF (institut de recherches économiques et fiscales), deux Think Tanks conservateurs mais surtout libéraux qui militent pour la dérégulation des marchés, le désinvestissement dans les services publics et la baisse des impôts. Agnès Verdier-Molinié, dirigeante de l’IFRAP, est habituée des médias audiovisuels où elle diffuse ces idées, plus intéressée par le démantèlement du service public que par la fin de la virilité.
Mais ces lobbyistes ultra-libéraux ne sont pas en reste en matière de traditionalisme. Jean-Philippe Delsol, président de l’IREF et lui aussi locataire régulier de BFMTV ou Sud Radio déclarait en 2020 sur TVLibertés : « la nature humaine est inégale, pourquoi serions-nous différents physiquement et pas intellectuellement ? Je ne pense pas souhaitable l’égalité homme-femme ». L’avocat, dirigeant du Think Tank libéral depuis 2002, travaillait entre 2012 et 2016 pour Radio Courtoisie, une radio nationaliste et identitaire dirigée à l’époque par Henry de Lesquen, multi-condamné pour incitation à la haine raciale. Entre l’extrême-droite la plus radicale et les Think Tanks du patronat, les ponts sont finalement plus fréquents qu’il ne peut le sembler.
Et tout cela est financé directement par le patronat américain. Le réseau Atlas, dirigé par l’entrepreneur Brad Lips, est financé par des entreprises pétrolières comme Exxonmobil ou l’industrie du tabac, avec des dons historiques de Philip Morris ou British American Tobacco. Le réseau, doté d’un budget de 20 à 30 millions d’euros annuels, distribue ces fonds dans une centaine de pays pour promouvoir des idées libertariennes mais aussi, on l’a vu, ultraconservatrices.
Utiliser l’extrême-droite contre la gauche, une constante historique
Instrumentaliser l’extrême-droite pour affaiblir la gauche n’a rien de nouveau. Sans remonter aux années 1930, les États-Unis ont financé dans les années 1960 et 1970 des organisations d’extrême-droite en France. L’exemple le plus marquant est la « centrale » Albertini, dirigée par l’ex-collaborateur du même nom. Dans les années 1970, cette organisation a formé et recyclé de jeunes cadres fascistes pour les convertir aux idées libérales. D’anciens dirigeants du groupe nationaliste et néonazi « Occident », comme Alain Madelin ou Patrick Devedjian, y ont été formés aux idées libérales avant d’intégrer durablement la vie politique. Et il est justement avéré que la structure d’Albertini, ancien directeur de cabinet du ministre pétainiste Marcel Déat, était directement financé par la CIA dans sa lutte anticommuniste.
S’il est clair que la diffusion de discours traditionalistes, racistes et misogyne n’est pas l’objectif premier du réseau Atlas, force est de constater que les personnes qu’il forme, aide et finance sont à la pointe du combat contre le progressisme, et notamment les droits des femmes. Avec ses 500 000 abonnés, Thais d’Escufon et ses comparses ont une force de frappe considérable sur l’opinion publique. Des centaines de milliers de jeunes hommes et de jeunes femmes sont abreuvés quotidiennement de discours sur l’« autorité » des hommes et l’« obéissance » des femmes. Et si la « guerre des sexes » n’a pas encore eu lieu en France, là où aux États-Unis la différence idéologique entre jeunes hommes et jeunes femmes est de nature à fracturer la société, ces discours financés par le grand patronat d’outre-atlantique ne fait que mettre de l’huile sur un feu déjà assez étendu.