Hilan Hill & Jessy Lemesle
Ces dernières années, les créatrices de contenus sur Twitch font face à une vague de cyberharcèlement à caractère sexiste et sexuel. Les mesures prises par la plateforme sont considérées comme insuffisantes obligeant les streameuses à se mobiliser elles-mêmes pour lutter contre ce fléau : appels à la justice, communautés de soutien, initiatives féministes, sororité…
« J’étais juste en train de parler avec ma communauté. Ce jour-là, il y a plus de 500 comptes qui ont rejoint mon Discord en mettant des photos d’enfants démembrés ou de femmes décapitées », déclare d’une voix glaçante Manon, 21 ans, connue sur la plateforme de streaming vidéo en direct Twitch sous le pseudo Manonolita, et forte d’une communauté de plus de 46 000 personnes. Propos sexistes, sexualisation, menaces de mort, violences, harcèlement, mais aussi difficulté à pouvoir se filmer ou à jouer en ligne comme elles l’entendent. Depuis plusieurs années, nombre de streameuses font état d’une situation alarmante où le cyberharcèlement et les comportements toxiques et misogynes sont de plus en plus présents à leur égard. Face à cette réalité, la plateforme semble dépassée par les événements.
Une communauté collaborative
La plateforme Twitch est régulièrement critiquée pour son manque de modération. La gestion de ces dérives repose en grande partie sur les créateurs eux-mêmes, qui s’appuient souvent sur des modérateurs bénévoles pour encadrer leurs diffusions.Ces modérateurs proviennent de la communauté et interviennent sur le chat de diffusion en direct en supprimant les messages nuisibles au bon déroulement de la retransmission. Dans des cas extrêmes, les spectateurs perturbateurs sont bannis.Twitch, de son côté, met à disposition quelques outils de modération censés garantir le bon déroulement des lives.
En réponse à des demandes répétées de la communauté, Twitch a lancé en 2021 la fonctionnalité « Shared Ban Info » dans le cadre de l’opération Safer Together. Cette option permet aux créateurs de partager leurs listes d’utilisateurs bannis avec d’autres streamers, ajoutant ainsi une couche de protection supplémentaire contre les harceleurs connus. Une initiative similaire à celle proposée précédemment par le streamer Billy. Cette démarche s’inscrit dans les efforts continus de Twitch pour renforcer la sécurité et la convivialité de la plateforme.
Un système de modération inefficace : un choix structurel ?
À ce jour, la fonctionnalité de partage des informations de bannissement est pleinement opérationnelle. Les streameuses peuvent désormais partager leurs listes de bannis avec des créateurs de confiance, favorisant ainsi une modération collaborative et proactive. Cette approche communautaire vise à rendre Twitch plus sûr pour l’ensemble de ses utilisateurs. Mais ces mesures restent largement insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Plusieurs streameuses estiment que la réponse de la plateforme reste superficielle. Selon Nat’ali, streameuse spécialisée dans le jeux vidéo et le contenu féministe : « Les mesures que Twitch a prises pour essayer de protéger les femmes et les minorités face au cyberharcèlement sont ridicules…». Pour Jackotte, streameuse orientée politique et société, le problème est plus structurel : « Que Twitch mette en place des outils, fort bien. Mais ils ne le feront pas car la société est fondamentalement misogyne (…) Rien n’a changé, c’est juste que la liste des personnes bannies s’allonge. Et donc, il y a de moins en moins de personnes qui peuvent venir sans recréer un nouveau compte. S’ils ont mis à disposition des outils, je n’ai pas reçu de mails ».
Bien que des mesures aient été mises en place pour limiter voire endiguer les dérives, des streameuses et streamers interrogés par Tech&Co, la quotidienne de BFMTV dédiée à l’actualité tech, estiment que la situation reste problématique : « la plupart des actions possibles sont entre les mains des créateurs, évitant à Twitch de s’y impliquer véritablement ». Par exemple, un streamer peut activer un mode « Bouclier » qui bloque toutes les interactions dans le chat et en supprime les messages. Le système de bannissement permet aussi d’anticiper le retour de comptes secondaires déjà exclus – sauf si ceux-ci utilisent une adresse IP différente.
En 2021, le streamer Billal Hakkar, surnommé Billy et connu sous le pseudonyme de « RebeuDeter » (2 millions d’abonnés), avait proposé la création d’une liste de bannissement commune sur Twitch. L’objectif : permettre aux créateurs de contenu de partager les informations sur les utilisateurs indésirables afin de renforcer la modération et la sécurité sur la plateforme : « Ça veut dire un mec qui est ban*1 chez Maghla, chez Deujna, … Automatiquement, ça le/les ban de partout. » Cette initiative visait à faciliter la gestion des comportements toxiques ciblant en particulier les femmes, en permettant une collaboration renforcée entre streameuses. Elle a donné naissance à un outil appelé « Place de la paix », un réseau soutenu par un robot chargé d’effectuer des tâches de modération précises que les streameuses ou leurs modérateurs peuvent activer durant les diffusions. Cet outil se veut temporaire, en attendant que Twitch mette en place des mesures plus strictes. Une mobilisation commune des streameuses face à ceux qui alimentent ces campagnes de harcèlement récurrentes, dans un contexte où l’inaction de Twitch persiste, malgré l’ampleur croissante du phénomène touchant l’ensemble des créateurs et créatrices de contenu.
La sous-représentation des streameuses
Selon Statista, seuls 37% des utilisateurs sur Twitch sont des femmes. En 2022, 65% des gameuses – c’est-à-dire les femmes jouant aux jeux vidéo au moins une fois par mois – déclaraient regarder du streaming chaque semaine (Bryter female gamer study, 2023). Alors, pourquoi le rapport annuel de Stream Hatchet (2023) indique-t-il que seulement 11,6% des créateurs de contenus sur Twitch sont des femmes ? Pour Nat’ali, le problème est structurel : « Je pense que de toute façon à partir du moment où tu es une femme sur Internet, tu sais que ça va finir par arriver, c’est qu’une question de temps (…) Toutes les fois où je me suis fait harceler ou insulter, c’est parce que j’avais dit un truc féministe ou parce que j’avais fait quelque chose en étant une femme qui n’avait pas plu ».
L’esport, comme le streaming implique une forme d’exposition publique, notamment face à une audience majoritairement masculine. Une perspective parfois difficile pour les joueuses, qui sont davantage sujettes au doute quant à leur légitimité et à leurs compétences lorsqu’elles jouent en ligne.
Une mobilisation féministe des créatrices de contenu en pleine expansion
Face aux limites de la modération automatisée, certaines créatrices de contenu ont décidé de prendre les choses en main en lançant des initiatives pour sensibiliser et lutter contre le sexisme sur Twitch. Parmi elles, la vidéaste française Maghla, l’une des figures les plus influentes de la plateforme en France, n’a pas hésité à dénoncer publiquement ces dérives le 24 octobre 2022, en interpellant directement Twitch sur la nécessité d’un engagement plus fort : « Y a des centaines de pages de gens qui se branlent sur mes photos et les postent. Littéralement. Également des montages encore et encore et les commentaires peuvent aller du « je la viole » à « je vais la pénétrer cette chienne » etc… le forum est alimenté tous les jours ». Elle conclut en soulignant que ces violences sont loin d’être isolées, touchant l’ensemble des streameuses, quel que soit leur niveau de notoriété : « Ah et ce que je vis, toutes les streameuses le vivent et on ferme notre gueule h24 parce qu’on prend aussi des « t’as percé par ton corps/parce que t’es une meuf/t’es belle » alors que derrière on prend les contenus plus au quotidien dont on se passerait bien justement ».
Contacté au sujet de l’ensemble de ces accusations, Twitch s’est contenté d’un message général : « Le harcèlement sexuel n’a pas sa place sur le service explique l’entreprise. Twitch prend des mesures lorsque des cas de harcèlement sexuel ou d’abus sont identifiés, et fait évoluer en permanence les politiques, les technologies et les outils de signalement pour protéger la communauté ». Pourtant, Chloe_Live et Jackotte assurent « n’avoir jamais été mises en contact avec Twitch France jusqu’ici », ni même prévenues par courriel de la mise à disposition de quelconques outils.
La sororité dans la cybersphère, une pour toutes et toutes pour une
Concept féministe, la sororité désigne la solidarité entre les femmes, à l’image de la fraternité. Certaines streameuses comme Chloe_Live redoublent d’efforts dans la sphère numérique pour compenser le manque de modération de la plateforme. C’est dans cette dynamique qu’est né le projet Stream’Her : une communauté d’entraide et de valorisation des femmes dans le monde du streaming : « Notre mission est d’atteindre une meilleure représentativité des streameuses et créer des rôles modèles dans ce domaine. Pour ce faire, nous mettons plusieurs choses en place dont une communauté d’entraide de plus de 850 personnes sur Discord (aka un logiciel de messagerie à l’instar de Slack) ». Plusieurs streameuses ont rejoint le projet :« On s’échange les listes de gens à bannir » expliquent-elles. Certaines voient cette mesure comme une première étape pour exercer leur activité plus sereinement à l’image de Chloe_Live : « Je ne pourrai pas arrêter le stream parce qu’il y a quelques cons que ça fait chier et qui viennent insulter le tchat, ça serait leur donner raison ! ».
Des condamnations judiciaires qui se multiplient
Au-delà de révéler les coulisses de ce qu’elles endurent au quotidien, les représentantes du Twitch français n’ont cessé d’alerter les utilisateurs sur la gravité du phénomène, quitte à prendre des mesures radicales. C’est le cas de la streameuse Ultia, qui a décidé de porter l’affaire devant la justice pour lutter contre le cyberharcèlement dont elle est la cible depuis octobre 2021.
A l’époque, Carla G., alias Ultia, participait à la sixième édition du ZEvent, un marathon caritatif organisé sur Twitch par le streamer ZeratoR et son Dach. Lors de cet événement suivi en direct par des dizaines de milliers de spectateurs, elle avait dénoncé un comportement sexiste de l’influenceur Inoxtag. Cette prise de parole lui a valu une vague de messages violents et de menaces de la part d’internautes.
Ultia a envisagé le procès de quatre de ses harceleurs comme « un point de chute » dans la continuité d’une première condamnation du genre prononcée le 18 mai 2022 par le tribunal correctionnel de Meaux. Celle-ci visait un homme accusé d’avoir harcelé la streameuse Maghla. A l’époque, la justice avait requis un an de prison ferme, dont six mois avec sursis, assorti d’une interdiction d’approcher la victime pendant trois ans. L’homme de 27 ans, qui se considérait « en couple avec elle {Maghla} », lui envoyait « plus de dix messages par jour ». Cette décision avait été saluée par Chloé Boels qui qualifiait alors le processus judiciaire de « parcours du combattant » : « C’est une très bonne nouvelle au vu du nombre d’histoires qu’on entend chaque semaine. Enfin, une condamnation en justice ! La plupart du temps, la streameuse va porter plainte, mais celle-ci n’aboutit pas. Aujourd’hui, c’est un vrai message d’espoir qui est envoyé. » Cet espoir a été renouvelé le 12 février dernier, lorsque la 10ᵉ chambre correctionnelle du tribunal de Paris à rendu sa décision dans l’affaire Ultia. Trois des accusés ont été condamnés à des peines allant de dix mois de prison avec sursis à un an dont six mois ferme. Le quatrième a été relaxé.
Si des condamnations judiciaires commencent à émerger, elles demeurent isolées et peu médiatisées. Comme le souligne Ultia : « Pour que tout cela s’arrête, il faudrait que les gros streamers responsables des communautés qui me harcèlent prennent la parole, considérait Ultia. Mais tout le monde s’en fout. » Si le chemin reste long, ces deux affaires illustrent que le harcèlement en ligne est bel et bien condamnable, et que les comportements numériques sur Twitch peuvent entraîner des conséquences bien réelles. Non seulement sur la santé mentale et physique des streameuses, mais aussi sur la portée légale des actes commis. Elles rappellent aussi la frontière floue entre liberté d’expression et délit préjudiciable.
- Banni – Bannir ↩︎